Hommage de Christiane Taubira à Maryse Condé

Une adresse de Christiane Taubira !

Le 2 avril dernier, nous avons appris le décès de Maryse Condé. La grande écrivaine nous avait quittés et le chagrin nous accablait.

Nous pensions notamment à cette merveilleuse journée du 23 janvier 2023, lorsqu’en sa présence le lycée de la Tourelle devint définitivement le premier lycée Maryse Condé en France pour le plus grand bonheur de son époux, de sa famille, de ses proches et de ses amis présents. Au premier rang desquels, son étudiante permanente, Christiane Taubira, l’ancienne Garde des Sceaux, ministre de la Justice (2012-2016) venue lui rendre un vibrant hommage et transmettre aux jeunes lycéennes et lycéens, ce que son illustre aînée et amie chère, lui avait initialement délivré : un message de sororité, de fraternité, d’espérance, de volonté opiniâtre et de croyance en soi, champ de tous les possibles.

Aussi est-ce avec reconnaissance que nous publions ce bel hommage de Christiane Taubira à Maryse Condé qu’elle nous a envoyé le soir même du 2 avril.


À Maryse Condé
Maryse,
Honneur et respect !
Tendresse

Je ne comprends pas pourquoi je pleure. Nous avons tellement ri. Et tellement médit. Moi, pas toi. Je médisais sans offense. Par hygiène mentale. Et par jeu. Pour t’entendre riposter. C’était toujours cinglant dans les mots et doux dans le ton. Souvent, Richard et moi, nous éclations de rire.
Voilà quatre jours que je pleure, comme ça, au milieu d’une phrase.
Ou que je baye aux corneilles. D’ailleurs, il n’y a pas de corneilles ici. Et je réalise que depuis
deux jours, les kikivis ne chantent pas dans les branches du manguier.
J’aime que la Terre soit ronde et qu’il faille du temps pour aller d’un endroit à l’autre. Comme
pour se préparer à la rencontre.
Depuis vendredi, j’ai peur. Mais je me tiens. Je refuse. Et vendredi, et puis dimanche encore,
Richard…
Je m’en fous de mal écrire aujourd’hui. Je m’en fous d’être décousue. Je m’en fous de ne pas
trier dans mes souvenirs. Et je m’en fous de ne pas répondre à tous vos messages au téléphone.
Je vous aimerai à nouveau et je redeviendrai polie, mais laissez-moi le temps. Et si vous ne
voulez pas me le laisser, avalez-le. Et qu’il vous étrangle. Froissez-vous si vous voulez, je
m’excuserai plus tard.
Je ne veux pas parler de Maryse comme si elle n’était plus là. Je ne veux pas dire une phrase
en sachant qu’elle ne m’appellera pas dans le quart d’heure.

Je ne vais pas écrire sur Maryse.
Et ses filles savent.

La communauté proche que nous étions devenus aussi, filles, garçons, artistes, et ses amitiés
de plume, des géniales et des géniaux, Maryse n’aimait pas les médiocres, à nous retrouver ici
ou là, à l’écouter et la humer égoïstement.
Sa vie et son œuvre sont tellement éblouissantes et riches qu’il se trouve dans le monde des
milliers de personnes pouvant rédiger toutes sortes d’hommages de notices de poèmes de
bios ou de souvenirs. Même sans l’avoir connue. L’effet qu’a pu faire tel livre à tel moment de
leur vie. La recette essayée. Les larmes versées sur des romans. Les éclats de rire. Les
recherches effectuées pour en savoir plus. Les extraits dits à voix haute. La participation
effervescente au vote ouvert en 2018 par cette Nouvelle Académie de Stockholm et sa
démocratie littéraire mondiale. Ou à ces deux jours de fête au MUCEM. Ou à l’inauguration du
lycée Maryse Condé à Sarcelles.
Maryse et moi, nous avons fait beaucoup beaucoup de choses ensemble depuis tant d’années,
et vous en avez traces. Débrouillez-vous avec ça.
Je sais. Ce n’est pas dans les codes. On ne prend pas le temps d’écrire pour dire des choses
pareilles.
Eh bien, Maryse n’était pareille à personne. Voilà !

Dans un cri s’est levée une île
avec son ceinturon de mer sangou celé

Sonny Rupaire traçait en poésie la lutte et la dignité sur cette igname brisée qu’est sa terre
natale, celle de Maryse.
J’ai si souvent raconté mon admiration première depuis que je suivais ses cours de littérature
quand je faisais université buissonnière. Et notre amitié qui a commencé quelques années plus
tard et n’a cessé de se creuser en complicité. Et toutes ces fois où j’ai pris l’avion puis le train
puis la voiture puis le vélo pour arriver jusqu’à Maryse.
Fouillez vos archives et laissez-moi tranquille.
C’est ça même ! je ne fais pas d’effort. Parce que Maryse, c’est à jamais qu’elle a dit Ciao.
Tous ces livres… c’est à jamais qu’elle est là et partout, sa voix, son esprit, son ironie. Son
exigence. Puisez. Trouvez.
Voilà. Aujourd’hui, je ne suis capable que de ça.
Et puis, j’ai envie de mal écrire, ce matin


Christiane Taubira
Garde des Sceaux, ministre de la Justice (2012-2016)
Membre honoraire du Parlement
Cayenne ce 2 avril 2024

Cette adresse de Christiane Taubira ainsi délivrée nous a beaucoup touchés. Le partage de cette connivence d’être qui la liait à Marise Boucolon devenue Maryse Condé est vital en ces jours où le souvenir vivace de l’auteure de Le Coeur à rire et à pleurer (Pocket) prend le pas sur sa présence physique interrompue.

Ce « liénage » indéfectible et lumineux, Maryse Condé et Christiane Taubira en ont honoré Sarcelloises et Sarcellois et plus singulièrement encore les élèves du lycée de la Tourelle devenu lycée Maryse Condé, le 20 janvier 2023.

Cette lumière du lien, comme un soleil partagé, le texte de cet hommage en témoigne ! Il n’est pas de plus heureux flambeau à leur transmettre aujourd’hui.